Être ou ne pas être

This entry is part 5 of 5 in the series Aleph

Je m’aventurais dans une partie de la maison où je n’étais jamais entrée auparavant. Aleph m’avait mise en garde avec force contre les dangers d’ouvrir des portes sans savoir où j’allais. Pour certaines littéralement : j’avais un jour passé un seuil en rêvant les yeux ouverts à une amie d’enfance et je m’étais retrouvée dans son ancienne chambre, dans la maison de sa jeunesse qui était à présent occupée par une famille inconnue. Je n’avais échappé à une arrestation pour cambriolage que grâce à l’arrivée opportune d’Aleph. Depuis, je n’arpentais les lieux qu’avec la plus grande prudence et en suivant scrupuleusement ses instructions.
Malgré toutes mes précautions cependant, il semblait que je m’étais perdue. Je me trouvais en haut d’un escalier de bois sombre, fleurant bon la cire fraîche. Je consultais nerveusement le papier où j’avais noté la route à suivre. A droite après le patio météo, tout droit dans la coursive ondulée. A midi, passer la porte bleue puis traverser le hall.
Le patio, la coursive, la porte bleue, j’avais tout bon. Seulement voilà, derrière la porte bleue, pas de hall mais un escalier. Une minute, midi, midi… J’avais entendu midi sonner en traversant le patio. Si Aleph avait dit midi, ça devait être important. J’avais franchi la porte plus tard, ce n’était peut-être pas la bonne. Pas le bon moment. Pas la bonne porte. Continue reading « Être ou ne pas être »

Georges et le dragon

This entry is part 4 of 5 in the series Aleph

Je suis Aleph en silence. J’ignore où nous sommes, ou quand. Nous sommes là pour étudier m’a-t-elle dit et refuse obstinément d’ajouter aucun détail. Nous avons laissé derrière nous stylos et téléphones et jusqu’à nos sous-vêtements, anachroniques. Je pensais regretter le confort des vêtements modernes mais ma tenue est plutôt pratique. Enfin tant que je n’ai pas besoin de courir.

Aleph m’a jeté un sort pendant qu’elle pensait que je ne regardais pas. Je ne regardais pas mais mon acuité magique s’est beaucoup développée depuis le début de mon apprentissage et j’ai senti le sort se déployer, effleurer ma tête et picoter ma langue. Lorsqu’il s’est enraciné, mon bouillonnement mental s’est apaisé. Elle s’est assurée que je ne parlerai pas à tort et à travers comme cela m’arrive souvent. Bien, bonne idée. J’étudie la structure du sort pendant que nous marchons : si je pouvais le lancer moi-même, je m’épargnerai bien des problèmes…

Absorbée par le sort, je percute brutalement Aleph qui s’est arrêtée et nous tombons dans la poussière du chemin. Je suis encore en train d’essayer de démêler mes jupons lorsque la raison de son arrêt apparaît, habillée d’armures de cuir menaçantes et armée d’acier, sur le dos d’une paire de chevaux. Continue reading « Georges et le dragon »

Les collines

This entry is part 3 of 5 in the series Aleph

Le miroir bombé faisait onduler la vision. Les collines, que je savais pentues, devinrent des miches voluptueuses, couvertes de velours vert vif, foncèrent et virèrent au mordoré. Puis les boules de coton vertes des arbres explosèrent et laissèrent place à des squelettes sombres qui se détachaient sur la neige fraîche. D’activités humaines, pas de traces, que la pousse accélérée du blé et la trace persistante des chemins.

Aleph continuait son hallucinante danse digitale, cherchant dans le temps un repère imperceptible. L’image fluide, vivante, ralentit, perdant de sa luminosité. Les doigts se stabilisèrent à un rythme perceptible et se figèrent, tordus dans une pose impossible. Continue reading « Les collines »

Le lac de Stymphale

This entry is part 2 of 2 in the series Héraclès

– Ne t’éloignes pas trop !

Sotto vocce – Je ne sais pas pourquoi je m’égosille, ce gosse ne m’écoute jamais !

– Télèphe ! Reviens ici tout de suite ! Si tu ne reviens pas à trois, je le dirai à ta mère ! TELEPHE ! UN !… DEUX !… TR…

Dans un grand éclat de rire insouciant, Télèphe est enlevé dans les airs par Stymphalos, l’oiseau au plumage d’airain.

– Stymphy ! Repose-le tout de suite ! Stymphy je rigole pas, si tu tiens à tes plumes, tu le reposes MAINTENANT !

L’oiseau jeta un cri railleur, tournoyant hors de portée d’Héraclès impuissant.

– Très bien, je vais demander à Mégara de faire de la poule au pot !

Stymphalos l’ignore superbement et Télèphe glousse de joie. Excédé, Héraclès bande son arc et fait mine de tirer. L’oiseau, feignant la terreur lâche l’enfant dans le lac. Télèphe émerge en crachotant et patauge dans l’eau peu profonde, tendant ses petits bras vers le ciel, plein d’espoir. Continue reading « Le lac de Stymphale »

Chimère

This entry is part 2 of 5 in the series Aleph

Le vent a acquis un rythme, presque une énergie et une vie propre. Luttant dans le blizzard, la Louve ouvre la marche, oreilles et museau fixés vers l’objectif. Derrière elle la Vouivre s’épuise, son feu-dragon impuissant contre le froid mordant, ses ailes une gêne dans le vent violent. L’Enfant-de-la-mer, louveteau à la fourrure en lames de métal suit, tête pendante et laisse des traces sanglantes sur la glace.

Mûs par un instinct têtu, ils avancent, cherchant ce qui donne vie à ce maléfice. Y a-t-il quelque part un coq en colère dont le battement d’ailes déplace les nuages ? Un magicien jaloux soufflant sur la maison des trois petits cochons ? Une falaise au bord du monde, Extrême Amont ?

Ils marchent, parcourent la moitié d’un monde, puis l’autre. Ils marchent encore et le vent souffle toujours. L’Enfant-de-la-mer a grandit, sa fourrure de métal-rasoir devenue armure d’argent, avec à son côté, la langue acérée de l’épée de vérité. Le vent les enveloppe, tourbillonne et accumule les tempêtes sur leur tête.

Alors qu’ils sont à bout de force, les voilà devant une bête monstrueuse. Gueule de loup, crocs acérés, son souffle charrie des lames de glace. Campée sur un torse d’homme et des jambes gainées d’acier, elle brandit un glaive jetant des étincelles bleutées. Dans son dos, une paire d’ailes cuirassées fait l’ouragan qui les meurtri. Devant la terrible vision, Louve découvre ses crocs, l’Enfant-de-la-mer brandit l’épée et la Vouivre rassemble ses forces pour un assaut désespéré. Mais la bête menaçante leur semble familière et dans la main du guerrier, l’épée de vérité refuse de bouger. La glace devant eux forme un miroir parfait. La Louve s’apaise et la bête ouvre sa gueule grand pour bailler. Le guerrier range l’épée et la bête s’assied. La Vouivre replie ses ailes et soudain la bête disparaît. Louve-Vouivre-Guerrier se love dans un creux abrité, yeux de braise fermés. Tas de fourrure mêlée, avec dessous, rien d’autre qu’une femme endormie. Elle émerge lentement de l’océan agité par Morphée. De son filet s’échappent des rêves scintillants : elle passera la journée à chercher la Muse qui la fuit.

Pour une fois ce n’est pas l’art qui m’a inspiré le texte mais plutôt le texte qui appelait cette illustration. Non non, ç’a été écrit devant une énième statue de jeune fille censée représenter la moisson ou que sais-je, au Louvre. Courser la Muse m’a juste emmenée très très loin. Encore.

Elle vient puis va à son gré, la Muse. Je l’apprivoise petit à petit, je sais ce qui lui plaît. Elle aime la compagnie avant tout, la solitude semble lui peser. Elle aime les offrandes aussi, déesse exigeante qui réclame les mets les plus raffinés. Le Louvre est son temple préféré, encore qu’elle ne dédaigne pas pointer son museau de chatte curieuse dans les lieux les plus incongrus. Peut-être est-elle là, toujours, à s’égosiller dans mes oreilles sourdes. Il est vrai que sa voix fluette, ténue, est difficile à ouïr dans le vacarme constant de mes pensées turbulentes.

Faire entendre cette petite voix, ça n’est parfois que faire taire tout le reste, comme tenter de distinguer le tintement cristallin du triangle quand les cordes et les cuivres se disputent au premier rang. C’est la voix de la fillette qui chantonne en dansant, dans la cour, tout près de l’avenue, dans le bruit des klaxons et des ronflements de moteur.

C’est le goût d’une larme qui tombe dans un verre de vin.

Aujourd’hui, Muse me fuit.

Ecrit au Louvre en compagnie de ♥Saba le 12 X 2016, jour de panne

Intérieur d’église, effet de nuit

Comme d’habitude, j’avais bâclé la messe du matin. La prêtrise n’avait rien d’une vocation, surtout lorsque je devais accomplir cette corvée quotidienne aux petites heures du matin. A cette heure-là mon seul public était le boulanger et les vieux, insomniaques. Les beaux jeunes gens ne venaient qu’aux vêpres où je n’étais pas autorisé à officier, et où je ne pouvais donc pas voir l’assemblée, ce qui aurait été ma consolation.

Je traînais dans la nef, peu pressé de rejoindre le presbytère où une corvée de plus m’attendait : écrire le sermon du curé. Ha ! Je n’étais pas assez bon pour récolter les lauriers mais je l’étais bien assez pour faire le boulot pour lui ! Je préparais ma vengeance subtilement en glissant régulièrement des allusions dans ses sermons à côté desquelles sa cervelle épaisse passait sans frémir et qui le moment venu le décrédibiliseraient totalement. En attendant, le prochain évangile parlait de vol et de mensonge et j’avais l’intention de placer quelques phrases bien senties pour dénoncer l’exploitation qu’il faisait de mes talents. Il ne me relisait jamais de toutes façons, persuadé qu’il était de son bon droit et de ma coopération servile. Je ricanais déjà : soit il lirait devant l’assemblée l’aveu de sa paresse, soit il se rendrait compte de ce qu’il disait et il serait bon pour bafouiller et quitter la chaire sans oser finir de peur que la suite ne soit pire.

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Caracalla 

Caracalla, dessin au bic par Saba-chan

Rage de lave épaisse, rougeoyante. Montant lentement dans la cheminée, à petits bouillons sombres et ruminants de vieilles rancunes. Pas de signes annonciateurs, aucun indice. Un matin, ce n’est pas bonjour, c’est un torrent d’avanies insanes qui se déverse. Rien à faire qu’attendre que ça cesse. Se mettre hors de portée de canne. Ça dure. Endurer. Perdurer. Continue reading « Caracalla « 

Celle qui sait 

Libuse, la prophétesse, Karel Masek

Je flotte à la dérive, sans attache. Je flotte dans l’Océan, dans la Matière protéiforme de l’Espace et du Temps.

Ils sont venus à moi avec leurs questions, avec leur foi inébranlable.

– Libùsè, toi qui sait, me supplient-ils, dis-nous les guerres, les mariages, les saisons.

Comment puis-je leur refuser ce réconfort, même si je le sais vain ? Ils croient que c’est là un pouvoir, que savoir leur donne prise sur leur futur mais ce savoir là les enferme, fige leur destin comme si c’était ma parole qui lui donnait forme.

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Errance

lefuel
Escalier Lefuel, le Louvre

Je m’accrochais à mon épée comme un noyé à sa planche. Je n’avais plus conscience que de mon poing, serré autour de la garde jusqu’à la crampe. Le mouvement machinal de mes pieds se poursuivait obstinément, l’un devant l’autre, l’un après l’autre et ne parvenait plus à mon cerveau abruti de fatigue qu’à travers le pic aigu de douleur au moment où le membre meurtri heurtait le sol. Avais-je seulement encore les yeux ouverts ? Je longeais le mur du couloir en tâtonnant dans la lumière surnaturelle. Je longeais le mur du couloir en tâtonnant. Je longeais le mur. Où étais le mur ? Emportée par mon inertie exténuée, je ne posais pas le pied sur le sol. Mon autre jambe entama un nouveau pas comme si la première reposait sur une surface solide et je chutais lourdement dans le fracas du métal heurtant la pierre.

Silence. Continue reading « Errance »

Douves, Louvre et Vouivre

Nous sommes venus un peu tard et j’ai envie de voir les sous-sols du musée pour une fois, alors nous n’écrirons sans doute pas comme nous en avons pris l’habitude. Mon guide m’entraîne vers une salle où sont visibles les fondations du château, celui du Moyen-Âge. A peine entrée dans cette salle des Douves, je me sens mal à l’aise. Serait-ce encore ma claustrophobie intermittente qui me joue des tours ? Mais le plafond est au moins à 10 mètres et on ne peut pas dire que les murs soient oppressants.

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