Celle qui sait 

Libuse, la prophétesse, Karel Masek

Je flotte à la dérive, sans attache. Je flotte dans l’Océan, dans la Matière protéiforme de l’Espace et du Temps.

Ils sont venus à moi avec leurs questions, avec leur foi inébranlable.

– Libùsè, toi qui sait, me supplient-ils, dis-nous les guerres, les mariages, les saisons.

Comment puis-je leur refuser ce réconfort, même si je le sais vain ? Ils croient que c’est là un pouvoir, que savoir leur donne prise sur leur futur mais ce savoir là les enferme, fige leur destin comme si c’était ma parole qui lui donnait forme.

Je flotte sur l’océan insondable de leurs questions, de leurs peurs, de leurs doutes. Chaque fois le retour m’est plus difficile et un jour prochain je perdrai mon chemin, incapable de retrouver ma place dans la matière, l’espace et le temps, et je disparaîtrai alors, fantôme errant dans les limbes.

Il y a une solution bien sûr, évidente. Retrouver l’attache de ma chair serait plus aisé si mon corps se souvenait, animal, de l’intensité sensuelle de la vie, de la présence d’un corps d’homme. Toutes les traditions l’interdisent car pour la plupart, se libérer de la mémoire animale qui lie serré serré au corps est difficile. Mais il y a et dans longtemps, d’autres comme moi se détachent sans peine puis se perdent, incapables de retrouver leur demeure de chair. Elles errent, âmes désolées, dans les replis du cosmos infini. D’autres ont vu ce sort se dessiner et ont eu peur, elles ont prit un amant. De celles-là, rares sont celles qui ont conservé leur pouvoir, à leur grand soulagement. Je flotte, indécise, tiraillée entre l’effroi de me perdre et le désir d’utiliser le don qui m’a été accordé. Je pourrai refermer mes yeux psychiques, abandonner cette capacité. J’ai essayé. La culpabilité est trop forte, le désir d’accomplir ce pour quoi je suis née. Je flotte dans l’onde imprécise à la recherche de ma chair frémissante, logement familier. En cet instant éternel entre les mondes, ma décision est enfin prise.

J’ouvre les yeux. Devant moi, suppliant, angoissé, le fils du savetier qui se demande comment sauver l’entreprise familiale. Mon corps est lourd, mes membres raides. La lumière pourtant douce me blesse les yeux et les battements de mon cœur déchirent mes oreilles. Il attend. Il m’offre une tasse de thé brûlant, ainsi qu’on l’a instruit de faire. Le sucre chaud me ramène un peu à moi, je sens les pans de mon âme se serrer à nouveau dans leur prison de peau et d’os. Il attend, patient. Sans un mot, je lui fait signe de me suivre. J’abandonne un à un les voiles précieux et les bijoux dont ils m’ont recouverte, jusqu’à être entièrement nue dans ses bras. Que sait-il de la virginité des oracles ? Peu m’importe, seule compte le vie animale dont il me fait don et le souvenir qui me servira d’ancre dans l’Océan du Temps. Je m’abandonne au plaisir, je flotte dans un océan semblable à celui qui m’est familier. Quel est cet océan ?

Je ne sais plus vraiment qui je suis.

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Dessin au crayon par moi-même

Atelier des musées réalisé en solitaire sniff au musée d’Orsay, avec un dessin de par moi-même

Mon compère Saba n’étant pas toujours libre pour m’accompagner lors de mes ateliers de musées, j’ai dû parfois m’exercer en solo. Bon, déjà, l’atelier solo, c’est pas drôle. Ensuite, l’inspiration vient moins facilement. Enfin je suis vraiment pas au point en dessin, la preuve ci-dessus.

Conclusion : dans un duo, les deux sont indispensables – Saba, revient !

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