Errance

lefuel
Escalier Lefuel, le Louvre

Je m’accrochais à mon épée comme un noyé à sa planche. Je n’avais plus conscience que de mon poing, serré autour de la garde jusqu’à la crampe. Le mouvement machinal de mes pieds se poursuivait obstinément, l’un devant l’autre, l’un après l’autre et ne parvenait plus à mon cerveau abruti de fatigue qu’à travers le pic aigu de douleur au moment où le membre meurtri heurtait le sol. Avais-je seulement encore les yeux ouverts ? Je longeais le mur du couloir en tâtonnant dans la lumière surnaturelle. Je longeais le mur du couloir en tâtonnant. Je longeais le mur. Où étais le mur ? Emportée par mon inertie exténuée, je ne posais pas le pied sur le sol. Mon autre jambe entama un nouveau pas comme si la première reposait sur une surface solide et je chutais lourdement dans le fracas du métal heurtant la pierre.

Silence.

J’avais tout un lot de nouvelles douleurs. Une odeur métallique imprégnait l’air et une chaleur enveloppait mon flanc. Le bon côté, c’est que j’avais trop mal pour sentir encore mes pieds. La douleur recula lorsque la lumière baissa et je sombrais dans la torpeur. Un tintement comme d’une cloche me sortit de cette langueur mortelle. Les clochettes m’appelaient. Les clochettes. Je devais faire quelque-chose, qu’est-ce que c’était ? Les clochettes me déconcentraient, maudites clochettes ! J’avais les cheveux dans les yeux. Mon bras se leva machinalement pour écarter la mèche et une nouvelle fleur de douleur me vrilla la tête lorsque le pommeau me heurta le front. Hébétée, je fixais stupidement la garde dans mon poing. La garde et un moignon de lame couvert de sang. Je forçais mon poing à s’ouvrir et à lâcher le morceau de métal inutile. J’avais choisi cette épée soigneusement, forgée par un maître renommé et enchantée par la reine en personne mais surtout cadeau de celle que j’avais aimée plus que tout. Je me détournais amèrement de cette pensée. L’arme m’avait trahie, tout comme celle qui me l’avait offerte, en se brisant bêtement dans l’escalier.

Malgré la brume qui enveloppait ma conscience, je réalisais soudain que les clochettes s’étaient tues : il régnait un silence de mort. Ces maudites clochettes me rappelaient qu’il fallait, il fallait… Une main douce se posa sur mon front et toutes les douleurs disparurent. Retrouvant d’un coup ma mémoire et ma lucidité, je paniquais. Mon ennemie était là, à ma portée, et j’avais sottement lâché mon épée. Je voulus la saisir, saisir ce qu’il en restait et trancher la gorge de cette malfaisante traîtresse. La panique se mua en horreur : je ne pouvais plus bouger.

« Où est ton épée ? »

Où est mon épée ? Je l’ai lâchée, elle s’est cassée. L’enchanteresse me tendit l’arme mutilée.

« Où est ton épée ? »

Où est la lame ? Je ne peux rien faire de cette poignée mais la lame ? Je peux encore bouger la tête, à peine, et les yeux. Voici l’escalier qui m’a fait chuter. Mes yeux se perdent le long de l’architecture harmonieuse qui amène le regard vers les cieux.

« Où est ton épée ? »

Enfin j’ose regarder celle qui me questionne ainsi. La terreur menace de me submerger mais un reste de raison me dit que cette créature démoniaque m’aurait tuée d’un claquement de doigts si elle l’avait voulu, elle a ce pouvoir, c’est donc que pour quelque obscure raison elle a décidé de m’épargner. Pour l’instant. Elle est belle, infiniment, dangereuse aussi. Elle tend la main vers moi, vers mon  ventre. Je baisse la tête. L’épée est là, enfin je crois, on n’aperçoit qu’un tout petit bout qui dépasse. Ma conscience cristalline ne me laisse aucune illusion : je meurs. Je devrais être morte déjà, du choc, de la douleur, du sang perdu. Je l’ai vu se produire tant de fois, tant d’amis, tant de batailles. Et maintenant c’est moi qui meurt, seule, moi qui ai un bout de métal dans le ventre, moi dont le sang s’évade en torrents.

Une main s’empare de la mienne. Étrange comme cette sensation s’impose à moi alors que ma vie s’enfuit sans que je sente rien.

« Je ne peux rien faire, je suis désolée. Seulement rendre le passage plus facile, sans douleur. Tu ne seras pas seule. »

Je la regarde, cette ennemie haïe. Elle pleure. Elle lit ma surprise, la question dans mes yeux.

« Je n’ai jamais voulu cela. Ce que j’ai fait, c’était par amour, je voulais… »

Mais ses mots sont recouverts par les clochettes détestées, aimées. Mon regard fixé sur la perspective infinie ne voit plus déjà, ni les lèvres pleines, ni le regard bleu-pluie que j’ai aimés, aimés, aimés. Le vent emporte son cri et enfin tout est bien et je suis dans ses bras.

Silence.


L’atelier des musées au Louvre, avec ❤Saba-chan qui dessine au bic mais cette fois vous ne verrez pas le résultat parce qu’il paraît que c’est raté.

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