Ces messieurs s’en vont

En sortant de la petite boutique où je venais d’acheter le précieux bout de tissu, j’étais nerveux. Je cherchais l’étonnement des passants, les yeux perplexes qui dévisagent. Le dégoût peut-être, l’agressivité. Il y avait du monde sur les trottoirs parisiens en cette chaude journée de juillet mais ma présence n’attirait pas les regards, je n’étais qu’un anonyme de plus parmi les touristes.

Je pris confiance, observant les gens plus franchement mais personne ne me regardait deux fois. J’étais invisible et pourtant les gens réagissaient à mon passage de façon subtile, s’écartant pour me céder le passage. Je m’aperçus que j’avais adopté une attitude plus assurée, le torse bombé. J’avançais sur le trottoir la bite en avant, comme je l’avais lu une fois crûment formulé. La sensation était grisante.

Installé en terrasse avec Auguste, je découvris ses dernières esquisses, réalisées pendant son séjour à l’étranger. Il n’était là que pour quelques heures et nous n’osions pas nous toucher, la longue séparation avait modifié nos relations et soudain nous ne savions plus comment nous comporter.

Près de nous, un italien découvrait la cuisine française avec hésitation. Avant de partir, il se tourna vers nous, compliments à la bouche pour la beauté des dessins. Ce n’est qu’après son départ que je fus frappé par le naturel de la conversation, anodine et banale.

Nous nous apprêtions à partir à notre tour lorsque quelqu’un nous interpella, agressif, mais deux hommes installés à proximité s’interposèrent.

– Ces messieurs s’en vont.

Je n’avais pas compris quelle querelle ce type nous cherchait mais le commentaire des deux hommes me frappa comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu. Ces messieurs s’en vont. Dans leur ton, aucune ironie, aucune question, aucun doute. Ces messieurs s’en vont. « Ils partent, » ajoutèrent-ils. Ce simple « ils » me mis les larmes aux yeux. Un commentaire doux-amer me vint à l’esprit, Un garçon, ça pleure pas…

Un garçon ça fait du bruit, ça ne s’excuse pas d’exister, ça ne montre pas son affection en public, ça n’embrasse pas un autre garçon à pleine bouche.

Mais je ne suis pas un garçon et j’embrasse enfin Auguste, le serrant contre moi sur le quai du métro qui l’emmène loin de moi.

Toute l’après-midi j’ai continué à scruter les regards, attendant le couperet, le perspicace qui dévoilera la supercherie. En vain. Ce simple bout de tissu qui comprime ma poitrine de femme est une cape d’invisibilité. Je m’approprie avec ivresse le pouvoir qu’on me cède sans hésiter, m’étalant sur les bancs en écartant bras et jambes, m’imposant sur les trottoirs, dévisageant les femmes. Je n’ai jamais passé d’aussi belles heures, en pleine foule, dans la touffeur moite de Paris, l’été. Les regards posés sur moi ont subtilement changé et soudain le monde m’appartient.

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