Pour Clémentine

Trois lettres, IVG.

J’ai parcouru le web, j’ai trouvé des sites médicaux, des sites religieux où le ton varie entre la damnation éternelle et la pitié pour ces pauvres mamans perdues, des témoignages de femmes qui ont été contraintes d’avorter, de femmes qui étaient contentes de l’avoir fait, de réactions épidermiques en tous genres. Rien de tout cela ne ressemble à la façon dont moi j’ai vécu cet épisode de ma vie et comme m’exprimer est ce qui me garde en vie, il est temps pour moi de parler de Clémentine.

Il y a dix ans et demi, j’ai commencé à me demander si je n’étais pas enceinte. J’avais toujours des saignements qui pouvaient passer pour des règles et le reste des symptômes ne m’ont pas sauté aux yeux. Dès que j’ai eu des soupçons, j’ai fait un test chez moi, positif. À partir de là j’ai vécu avec la peur au ventre. Peur d’être enceinte, peur de ne pas l’être, peur de l’avenir, peur d’en parler, peur du père aussi qui devenait agressif, peur de nuire à ma carrière qui débutait à peine et par dessus tout peur de faire du mal à cet enfant qui n’avait rien demandé. J’ai vite pris rendez-vous chez un médecin, prise de sang, échographie… J’ai entendu ce jour-là pour la première et dernière fois le battement du cœur de mon bébé, rapide, si rapide ! Mais j’étais déjà dans la 13ème semaine, presque à la limite légale des possibilités de mettre fin à cette grossesse et il m’a fallu prendre ma décision dans l’urgence, malgré un courrier du médecin expliquant ces circonstances qui a permis de prolonger le délai pour garder une semaine de réflexion. Je savais déjà que je ne pouvais pas élever cet enfant, non pas que je ne l’aime pas, au contraire, je me sentais remplie d’amour pour ce bébé qui m’accompagnait depuis déjà trois mois. Mais je me sentais tellement malheureuse ! À 24 ans, je regrettais d’être née et je n’allais pas infliger ça à un petit innocent. Je n’étais qu’à moitié vivante, comment aurais-je pu donner la vie ? J’aurais été une mère épouvantable et j’aurais sans doute dû me battre contre son père en permanence. Je n’ai même pas eu le courage de lui parler tant j’en avais peur.

Je suis donc allée un soir à l’hôpital pour y être opérée sous anesthésie générale le lendemain matin. J’ai retenu les questions que je voulais poser à l’infirmière qui est venue me chercher et personne ne m’a demandé si j’en avais. Et j’en avais, j’en ai toujours. Que s’est-il passé ce matin là ? Qu’est devenu le corps de mon enfant ? A-t-il souffert ?

Trois jours plus tard, je retournais bosser comme si de rien n’était, sans avoir rien dit à personne.

Je n’ai jamais douté de ma décision, j’ai fait le meilleur choix pour cet enfant et pour moi. Et j’ai oublié, pendant dix ans. Jusqu’à ce qu’une conversation avec un ami m’en ramène le souvenir, douloureux. Ce n’est qu’à ce moment-là que je me suis enfin autorisée à pleurer, comme si le fait que c’était mon choix m’ait jusque-là interdit d’avoir des émotions. Mais non, ce choix, je ne l’ai pas fait uniquement pour moi, je l’ai fait pour mon enfant, parce-que j’étais et je reste convaincue que c’était le mieux, que je l’aurai rendu misérablement malheureux. Dix ans après, j’ai enfin éprouvé toute la tristesse et la douleur de ne jamais avoir serré mon bébé dans mes bras, de ne jamais pouvoir le voir rire, pleurer, courir, jouer, revenir vers moi pour être consolé, s’élancer et devenir un adulte adorable, plein de défauts et de merveilleuses qualités. J’ai éprouvé toute la honte et la culpabilité de n’avoir pas été capable d’être une mère. J’ai enfin fait le deuil de ce bébé qui n’a jamais vu le jour. J’ai accepté cette impression fugace que c’était une petite fille, cette image qui m’a hantée depuis toutes ces années, je lui ai choisi un nom, Clémentine. J’ai fêté son dixième non-anniversaire. Et je lui ai dit au revoir. Au revoir et pas adieu car elle ne m’a jamais quittée, elle est là, près de moi, je sens qu’elle veille, je sens son amour aussi, souvent.

J’aurais pu être engloutie par la douleur, heureusement j’ai appris à travailler mes émotions et après avoir laissé libre cours à mon chagrin, après m’être autorisée à ressentir tout cela, j’ai appelé l’EFT à la rescousse. Je suis en paix avec mon histoire aujourd’hui et j’apprends enfin à être une maman, malgré en l’absence de ma fille. Ça commence ici, maintenant, avec ce témoignage. Ça commence en répondant « plus maintenant » quand on me demande si j’ai des enfants. Ça commence en admettant que j’aurai pu avoir une fille, qu’elle s’appelle Clémentine, en acceptant que j’aurai pu être mère. En acceptant de l’aimer et de parler d’elle.

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