Bel au Bois Dormant

Il était une fois…

En tout cas, ça n’est pas arrivé deux fois ! Des histoires pareilles, ça n’arrive qu’une fois, heureusement. C’était il y a un certain temps, dans un endroit qui a vu se produire tellement d’événements improbables que seuls les chats  peuvent s’y rendre. 

Donc, il était une fois, quelque part Ailleurs, un jeune roi qui se morfondait dans son palais. Son père, le vieux roi, avait été tellement infect avec ses voisins (conquêtes, sièges, batailles, otages et trahisons, toute une – autre – histoire) qu’il s’était attiré une malédiction de la plus belle qualité : pas d’armée pendant 100 ans dans le royaume ! Résultat, tous les soldats s’étaient assoupis sur place et tous ceux qui touchaient une arme de guerre subissaient le même sort.

La pagaille avait été monstrueuse, les corps endormis jonchaient les casernes et les salles de garde. Il avait fallu informer les familles, leur demander de venir chercher les types. Et puis ça avait empiré… Imaginez un gars, pauvre bougre, qui dort comme ça pendant des jours et des jours.  Toute l’armée endormie. Les trois premiers jours ça va à peu près. Certaines familles se sont donné la peine de les hydrater comme ils pouvaient. Les soldats qui n’ont pas eu cette chance seraient tombés comme des mouches s’ils n’avaient pas été plus ou moins horizontaux. Passons les détails : quelques épidémies plus tard, la population avait bien chuté et les croque-morts étaient notablement plus riches.

Le roi – toujours le précédent – s’était effondré avec le reste de ses troupes, au beau milieu d’un champs de bataille où il taillait joyeusement en pièces la horde de son ancienne alliée, la reine des Huîtres. Celle-ci avait récupéré le roi et ses vassaux endormis et avait laissé la piétaille aux corbeaux. « Ca fertilise, » aurait-elle dit « et c’est bon pour les cultures ». Elle avait ensuite réclamé des rançons faramineuses pour tout le monde sauf le roi, dont nul ne savait ce qu’elle avait fait. En tous cas, on s’accordait en général pour dire que c’était probablement bien fait.

Le jeune prince avait versé quelques larmes de crocodile, fait de vagues efforts pour récupérer papa et était promptement monté sur le trône. Et s’était ensuite trouvé bien embêté, parce que la nouvelle s’était répandue comme une traînée de poudre à l’entour et que l’ont rapportait la présence de plusieurs armées en marche pour récupérer leurs terres spoliées, volées, conquises et offertes en tribut.

C’est là qu’on s’est rendus compte que la malédiction était de très bonne facture, quoiqu’un peu légère sur les détails. A peine passées les – anciennes – frontières du royaume, pouf ! Rang après rang, tout le monde endormi ! Il faut préciser que c’était la chair à canon des premiers rangs, qu’ils n’étaient pas très futés et que de toute façon, dormir cent ans leur paraissait un sort plus enviable que servir de cible aux archers d’en face. L’état-major bien à l’abri derrière, a vu le truc venir et s’est abstenu d’aller voir de trop près.

Quelques incrédules idiots morts héros ont tenté leur chance, se sont endormis sur pied, et puis chacun est reparti faire la guerre dans son coin à ses voisins. Ceux qui se sont attardés ont constaté que la reine des Huîtres était pleine de sagesse et que en effet, ça fertilise. Deux ans plus tard, d’épaisses broussailles faisaient une fortification des plus efficaces au royaume. Alors bien sûr, ça ne faisait pas tout le tour du royaume, parce que les armées endormies n’avaient pas fait un joli cercle autour pour avancer ensemble vers leur destin funeste. Mais avec le bouche à oreille, la fiabilité des ragots étant universellement identique même Ailleurs, on racontait partout que le royaume était impénétrable, maléfique, que tout le monde y dormait comme une souche et surtout que tout ça protégeait un immense trésor totalement inaccessible, n’y allez surtout pas, en plus c’est dangereux et la suite était généralement noyée sous les ronflements, ceux de l’audience comme ceux des héros qui y partaient l’épée au clair.

Avec tout ça, le pauvre roi (le nouveau, suivez bon sang !) ne savait pas quoi faire de ses journées. Passés le sacre, les cérémonies funèbres et les tractations à demi sincères pour récupérer nobles et roi, il ne savait pas quoi faire de ses journées. C’est qu’on lui avait appris à se battre, diantre ! Alors bon, maintenant que c’était devenu une occupation à risque, il était bien obligé de se trouver un nouveau hobby. Parce que bon, administrer tout un royaume, c’est bien gentil, mais c’est quand même mieux quand on laisse ça aux professionnels. Il avait essayé la fauconnerie mais s’était fait picorer la main par un faucon maltais, n’osait pas chasser de peur de s’endormir, bref, il s’ennuyait ferme. La lecture ? Quoi la lecture ? Moui. Mais bon quand on a l’habitude de se lever à l’aube pour faire dix tours de château en courant, lire les aventures des autres ça peut être frustrant.

C’est alors qu’il avait surpris un page à tricoter et s’était pris de passion pour les fils, les laines, le crochet, le tissage, puis de fil en aiguille, la couture (d’où l’expression « haute couture »). Il pouvait disserter des qualités comparés de l’angora et de l’alpaga pendant des heures, préparer des passementeries mieux que les meilleurs artisans du royaume et s’était mis en tête de faire ses propres tenues. Une chose menant à une autre et les tenues traditionnelles des rois d’Ailleurs étant plutôt tristounettes, il s’était fait des corsets, des corsages, des jupons, des jupes, des bas et des rubans, y avait cousu des perles et des dentelles, jusqu’à ce que tout le monde finisse par l’appeler Ma Reine.

La Reine s’occupait ainsi à ses travaux d’aiguilles, laissant le gouvernement à ceux que ça intéressait et la guerre aux fadas, lorsqu’un héro moins bête que les autres franchi les frontières sans s’effondrer. En fait ce n’était qu’un berger des Environs qui cherchait un agneau égaré et il ne s’était aperçu de sa terrible méprise que le lendemain. La Reine passant par là, vit l’agneau de loin, s’extasia sur cette bête à poil qu’elle n’avait jamais vu et commença à tailler le bout de gras avec le berger, qui loin de se démonter, lui vanta les mérite de son troupeau, robuste, facile d’entretien et produisant une laine certes de qualité modeste, mais accessible aux plus pauvres et facile à filer.

A force de lui conter cousette, il parvint à convaincre la Reine d’importer quelques reproducteurs pour créer un cheptel et la Reine en fut si enchantée qu’elle le nomma Grand Intendant des Laines et Troupeaux.  Ce ne fut une surprise pour personne lorsque la rumeur se mit à courir que la Reine et le berger se réunissaient en secret fréquemment pour travailler sur un projet commun, un habit grandiose pour une occasion très spéciale.

Le jour venu, le royaume était en fête, pavoisant dentelles et rubans de toutes les couleurs pour fêter l’union royale. Ils se marièrent et vécurent heureux pendant de longues années de paix, ils se marièrent et eurent beaucoup d’amants.

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