Une bouchée de pomme

Inspiré de : La Rochelle
Challenge : fan_flashworks challenge #232 prompt « On top »
Personnages : Personnages originaux. Le narrateur est un jeune soldat qui défend sa ville.
Longueur: env. 560 mots
Avertissements : Peu contenir des traces de  pomme. Scènes de guerre.
Notes de l’auteur :
Inspiré par ma ville natale (La Rochelle, Nouvelle Aquitaine) et les événements de 1628. A cette époque, la ville est une place forte protestante et alliée de l’Angleterre, ce qui ne plaît guère au roi Louis XIII. Sur son ordre, le Cardinal de Richelieu construit une digue pour bloquer l’accès à l’anse et couper la ville des secours maritimes. Le siège dura une année entière et fit près de 22 000 victimes dans la ville sur une population totale de 28 000 habitants.
Cette histoire est dédiée à Amund, un mien-ami que j’ai vu marcher et danser toute une après-midi, le drapeau de la fierté pan sur les épaules.
Ecrit pour le challenge fan_flashworks « On top » (« Dessus ») en deux versions légèrement différentes, celle-ci et en anglais.
Résumé:
Les horreurs de la guerre et des religions et comment l’amour continue de fleurir même quand tout semble perdu.
Musique:
Iron (woodkid)

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Je regardais les balles creuser des sillons dans les rangs de mes frères, mes amis, mes voisins. Je les regardais tomber par poignées, puis un par un, jusqu’au dernier. Le tonnerre des mousquets cessa peu à peu. J’essuyai mes larmes rapidement, sachant que l’ordre de charger ne viendrai plus. Notre sortie avait échoué et nous allions continuer à mourir de faim et pire, à voir ceux que nous aimions mourir, amaigris jusqu’à la transparence.

J’entendis vaguement l’ordre de dispersion et m’autorisai enfin à laisser ma tête retomber lourdement de tristesse. Un cri soudain me la fit relever et un bras tendu vers les assiégeants m’effraya. Les troupes royales avaient-elles décidé de contre-attaquer ? Mais je ne vis qu’une silhouette légère qui bondissait en tous sens, agitant la flamme de l’unité qui venait d’être massacrée et tout d’abord je ne sus pas ce qui se passait. Puis les soldats ennemis se mirent à tirer sporadiquement et je compris enfin que l’un des nôtres s’était relevé, avait repris le fanion et narguait ceux d’en face. Il trébucha et mes camarades et moi poussâmes en soupir collectif en le voyant poursuivre sa folle danse face à la mort. Il revint petit à petit et le capitaine de la garde ordonna la réouverture des portes.

Je courus à travers le no man’s land, impatient de découvrir qui était l’enfant follet qui jouait ainsi avec le feu. A ma grande surprise, c’était un homme âgé déjà, à l’air mutin de chat. Il continua à sauter de droite et de gauche bien après avoir dépassé la ligne qui marquait la portée des armes ennemies.

Lorsqu’il arriva près de moi, il me fit un clin d’oeil et me prit par le bras. Je fus pris d’un rire joyeux et l’accompagnais dans sa gigue folle jusqu’aux remparts de la ville. Nous entrâmes dans la ville sous les acclamations des soldats, le fanion sauvé brandi haut en l’air. La fête fut brève cependant et les soldats se dispersèrent sans hâte, fatigués par la faim, leur enthousiasme devant le fait d’arme retombant aussi vite qu’il était monté.

Je restais seul avec le héros, un peu blessé par l’inconstance de mes camarades. La faim me donnait la nausée autant qu’à eux et je ne demandais qu’à m’en distraire par le récit ad nauseam de l’exploit. Déçu, je les regardais s’éloigner lorsque je sentis qu’on me tirait la manche. Je me tournai pour découvrir les yeux rieurs et les mèches folles du survivant. Il avait drapé le fanion par dessus son manteau en châle multicolore de troubadour.

Il m’entraîna à travers les ruelles étroites jusque dans une mansarde. Se défaisant du drapeau, il l’étala sur un matelas posé à même le sol et s’y assit puis sortit de sa musette une miche de pain et une tomme de fromage. Où avait-il bien pu trouver de telles richesses ? Lorsqu’il extirpa une petite pomme, je n’en crus pas mes yeux. Je tombais à genoux devant lui et la pris dans mes mains avec autant de révérence que je l’aurai fait d’une icône avant ma conversion.

Je relevai la tête vers mon étrange compagnon, les yeux embués et il était soudain très près, trop près, il posait son sourire sur mes lèvres et je le laissais faire. Ce jour-là fut une fête, un festin, un jour de joie sauvage où la vie devint danse.

Ensemble, nous croquâmes la pomme.

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