Être ou ne pas être

This entry is part 5 of 5 in the series Aleph

Je m’aventurais dans une partie de la maison où je n’étais jamais entrée auparavant. Aleph m’avait mise en garde avec force contre les dangers d’ouvrir des portes sans savoir où j’allais. Pour certaines littéralement : j’avais un jour passé un seuil en rêvant les yeux ouverts à une amie d’enfance et je m’étais retrouvée dans son ancienne chambre, dans la maison de sa jeunesse qui était à présent occupée par une famille inconnue. Je n’avais échappé à une arrestation pour cambriolage que grâce à l’arrivée opportune d’Aleph. Depuis, je n’arpentais les lieux qu’avec la plus grande prudence et en suivant scrupuleusement ses instructions.
Malgré toutes mes précautions cependant, il semblait que je m’étais perdue. Je me trouvais en haut d’un escalier de bois sombre, fleurant bon la cire fraîche. Je consultais nerveusement le papier où j’avais noté la route à suivre. A droite après le patio météo, tout droit dans la coursive ondulée. A midi, passer la porte bleue puis traverser le hall.
Le patio, la coursive, la porte bleue, j’avais tout bon. Seulement voilà, derrière la porte bleue, pas de hall mais un escalier. Une minute, midi, midi… J’avais entendu midi sonner en traversant le patio. Si Aleph avait dit midi, ça devait être important. J’avais franchi la porte plus tard, ce n’était peut-être pas la bonne. Pas le bon moment. Pas la bonne porte.
Je me retournais, voulant retracer mes pas jusqu’à la coursive. En effet, derrière moi, la porte n’était pas d’un bleu franc mais plutôt bleu-vert d’eau. Vert d’eau. Enfin plutôt verte. D’accord, elle virait franchement au vert émeraude. Je voulus l’ouvrir mais la poignée avait disparu. Sans trop d’espoir, j’y donnait une bonne bourrade mais non, j’allais devoir emprunter l’escalier.
Je me tournais et commençais à descendre. L’escalier sous mes pas semblait s’ancrer dans la réalité à mesure que je le descendais. Le phénomène était difficile à décrire mais évident. Le grain du bois devenait plus net, comme si en approchant d’un tableau j’en voyais davantage de détails. Les marches craquaient sous mes pas, produisant un son familier, comme un souvenir, une impression de déjà-vu, déjà-entendu, déjà vécu.

Je descendais le colimaçon, suivant la lumière douce d’un après-midi d’automne. En contrebas, une femme assise devant une fenêtre sur le palier contemplait l’extérieur. Je ne sais ce qui me retint de l’interpeller, la crainte de l’effrayer peut-être. J’eus l’impression qu’elle somnolait.
L’escalier continuait à descendre et je poursuivis ma route sans la déranger. Le bois craquait en diffusant ses effluves cirés et je descendais toujours. A nouveau de la lumière, j’avais fait un tour complet et étais arrivée à l’étage inférieur. Une silhouette me tournait le dos, une silhouette qu’il me semblait connaître. Je restais figée, la scène qui s’offrait à mon regard était subtilement dérangeante. Le plus évident était la femme, la même femme qu’au palier supérieur. Mais ce qui aurait dû être inchangé, la lumière, la lumière était différente. C’était subtil mais l’escalier était si sombre que la différence entre les deux étages ne pouvait m’échapper. Au-dessus la femme somnolait dans la douceur de l’automne, ici elle était éclairée par la froide lumière de l’hiver dont l’angle indiquait plus un matin glacé.
Dans cette maison, tout était possible et j’étais terrifiée. L’époque avait changé, pas la femme. Je ne me déplaçais plus dans l’espace mais dans le temps et les conséquences étaient impossibles à maîtriser. Une fois de plus j’avais passé une porte sans savoir ce que je faisais. Ce n’était pas la première fois que j’accomplissais un voyage temporel, à la différence que cette fois-ci Aleph ne guidait pas mes pas et que je ne savais pas où ni quand j’étais. Retrouver ma route dans ces conditions pouvait s’avérer impossible et ma présence dans un espace où je n’étais pas supposée me trouver pouvait bouleverser les mondes. Sans troubler cette seconde femme, je remontais silencieusement les deux étages que je venais de descendre, espérant contre toute raison forcer la porte émeraude. Mais là où elle aurait dû se trouver, je trouvais une troisième femme, baignée dans une lumière fraîche et vive. Midi, printemps et pas de porte émeraude. Je gravis un nombre incalculable d’étages, trouvant partout une femme assise auprès d’une fenêtre. Je réprimais à grand peine la panique naissante, l’essoufflement dû à l’exercice ne m’aidant pas à calmer les battements affolés de mon coeur.
Petit à petit je notais des différences. La femme rajeunissait. Elle me tournait toujours le dos et je répugnais toujours autant à faire connaître ma présence. Peut-être aurait-elle pu m’aider, peut-être avait-elle l’habitude des voyageurs ascensionnels. Mon instinct me disait qu’elle ne m’était pas ennemie et ma réticence à m’en faire connaître me paraissait aussi absurde qu’insurmontable.
Je me fatiguais rapidement. Lorsque je me pris les pieds dans une marche, je fis une pause. Prudemment, entre deux étages, je m’assis sur le bois ambré et me mis à faire le point sur ma situation. D’abord, je voyageais dans le temps sans qu’il me soit possible de savoir à quelle époque je me trouvais. Ensuite, je ne pouvais pas revenir sur mes pas puisque la porte n’était plus là, ni explorer les lieux sans alerter la femme du palier. J’étais donc coincée sur cet escalier. Enfin, il n’y avait que très peu de chances qu’Aleph puisse savoir ce qui m’était arrivé. Je n’avais donc aucun secours à attendre de sa part. Je décidais de voir ce qui se passait si je redescendais. Peut-être pourrais-je trouver une autre issue dans le futur, si improbable cela fut-il.
Ayant repris mon souffle, je me mis à descendre, résistant à l’impulsion de dévaler les marches. Je ne voulais à aucun prix révéler ma présence et je commençais à me demander quand aurait lieu mon prochain repas.
Je ne me donnais pas la peine de compter les étages, me fiant à la lumière et à ce que je devinais de l’âge de la femme pour estimer ma progression. Bientôt elle ne fut plus qu’une vieillarde ratatinée sur son fauteuil. Je continuais à descendre encore. Enfin j’eus l’impression d’avoir raté un étage pour ainsi dire. Je remontais à l’avant dernier palier et comptais avec soin les marches entre deux paliers puis descendis à nouveau. Cette volée-ci était plus longue. Bien plus longue. Je continuais à descendre mais rien n’indiquait la présence d’un autre palier plus bas.
Je m’arrêtais à nouveau. Peut-être l’escalier représentait-il seulement le temps de vie de cette mystérieuse femme, auquel cas je venais de passer la date de son trépas. Quoiqu’il en soit, continuer ma descente semblait inutile et je n’avais pas plus de solution qu’avant.
J’allais devoir tenter d’explorer un palier. Pas un des plus proches cependant, ma répugnance à rencontrer la femme n’ayant fait que s’accentuer au cours de ma descente. Je remontais donc pendant un temps qui me parut infini, à une allure de fourmi asthmatique.
Enfin la femme du palier me parut plus abordable. J’étais revenu au premier palier que j’avais vu en atteignant l’escalier pour autant qu’il me soit possible d’en juger ou un qui en était proche. Rassemblant mon courage, j’osais un pas vers la femme. Comme alertée par des clochettes inaudibles, elle se retourna vers moi et je fus prise de tremblements car je connaissais cette femme : c’était moi.
Je sentais mon esprit vaciller sous le choc de la révélation et le tremblement devint si fort que je regardais mes mains. Elles ondulaient, comme incertaines de leur propre réalité. Ma terreur atteignit un nouveau sommet. Aleph ne m’avait jamais parlé directement de ce phénomène mais je comprenais suffisamment les principes du voyage temporel pour savoir que j’étais au bord de l’anéantissement. Je me cramponnais à mon identité comme une bernacle, refusant de laisser l’autre-moi gagner en réalité. J’étais moi, l’unique version de moi possible, j’étais réelle, moi, maintenant, chez Aleph. J’ancrais cette certitude au coeur de mon être et refusais obstinément d’imaginer aucune autre réalité possible. Dans cette situation, mon opiniâtreté était mon meilleur atout, mon imagination ma pire ennemie. Le seul problème venait de ce que l’autre en face disposait des mêmes cartes.
Après un temps qui me sembla éternel, celle à laquelle je me forçais à penser comme à «la femme du palier» disparu. J’étais seule et j’étais toujours vivante. Soulagée, je m’affalais dans le fauteuil et réalisais mon erreur aussitôt. J’étais à présent la femme du palier et bientôt une autre version de moi allait arriver par l’escalier. A peine cette pensée m’était-elle venue qu’un frisson me fit me retourner. J’étais là, figée devant l’escalier, un pied encore sur une marche. La panique m’envahit de nouveau, j’allais m’évanouir dans les brumes temporelles, comme la femme du palier que je venais de vaincre. C’était mon destin, c’était déjà arrivé. J’allais éternellement arriver par l’ecalier, vaincre la femme du palier, prendre sa place et mourir à mon tour. Je sentis ma réalité corporelle vaciller à nouveau et me concentrais à nouveau sur la seule pensée de mon existence. J’avais vaincu une fois, peut-être que je pouvais le refaire ?
A peine eus-je pris conscience de cela que je me retrouvais à nouveau seule. Cette fois je n’osais plus quitter l’escalier des yeux, de peur de redevenir la femme du palier. La lumière baissait rapidement sur le palier désert et ce phénomène étrange m’incita à hasarder un regard vers la fenêtre. Il n’y avait plus de fenêtre. La porte émeraude réapparaissait et retrouvait sa couleur bleutée. Dès que je pus, j’actionnais la poignée et sortit de cet enfer aussi vite que possible.
Devant moi, plus loin dans la coursive ondulée, une silhouette familière franchissait une porte bleu-vert. J’allais crier pour m’empêcher de franchir le seuil lorsque la main d’Aleph se posa sur mes lèvres.
– N’as-tu donc rien appris ?
Sa voix était dure et sévère mais son visage trahissait son soulagement.
– Que crois-tu qu’il se serait passé si tu avais crié ? Tu te serais retournée et ensuite ?
La honte et une peur rétrospective m’envahirent. Si elle m’avait laissé faire, je me serais à nouveau retrouvée face à moi-même, pour la troisième fois.
– Ne t’inquiète pas, elle va s’en sortir.
Elle dut voir le doute sur mon visage car elle ajouta :
– C’est une certitude. Tu ne serais pas là si ça n’était pas le cas.
Je commençais à avoir mal à la tête. Aleph me rattrapa alors que je m’effondrais et je m’endormis dans ses bras.
Les jours suivants furent de longues leçons sur les paradoxes temporels, l’impossibilité d’exister simultanément dans des temps identiques et des espaces proches – à moins que ce ne fut l’inverse – et l’importance d’une conscience de soi parfaite qui m’avait semblait-il sauvée en raison d’un principe qui portait un nom autrichien imprononçable et qui voulait que l’observateur décide si le chat était vivant ou mort. Il semblait que dans ce cas précis, j’avais été le chat vivant, le chat mort et l’observateur en même temps. D’une façon dont je ne parvenais pas à suivre la logique, tout cela faisait sens. Ces leçons étaient entrecoupées de harangues interminables sur la précision requise à la pratique des arts magiques, la nécessité d’avoir une montre à l’heure et l’importance d’exécuter toujours les instructions d’Aleph à la lettre.
En bref, elle était heureuse que je sois vivante et je l’étais moi-même tant que je supportais tout cela sans frémir. La conséquence la plus inattendue fut l’amitié improbable de Bernie, un matou un peu miteux qui hantait les parages et qui vint sans façons s’installer sur mon lit pendant que je récupérais de ma mésaventure. Il déclara que puisque j’avais survécu au questionnement existentiel fondamental des félins, je méritais d’avoir le meilleur familier possible : lui. J’avais désormais un familier, j’avais survécu à une ordalie : j’étais officiellement une sorcière.


Ecrit au Louvre, en septembre, avec Pouné d’abord, Sabachan ensuite, Perséphone enfin.

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