Georges et le dragon

Je suis Aleph en silence. J’ignore où nous sommes, ou quand. Nous sommes là pour étudier m’a-t-elle dit et refuse obstinément d’ajouter aucun détail. Nous avons laissé derrière nous stylos et téléphones et jusqu’à nos sous-vêtements, anachroniques. Je pensais regretter le confort des vêtements modernes mais ma tenue est plutôt pratique. Enfin tant que je n’ai pas besoin de courir.

Aleph m’a jeté un sort pendant qu’elle pensait que je ne regardais pas. Je ne regardais pas mais mon acuité magique s’est beaucoup développée depuis le début de mon apprentissage et j’ai senti le sort se déployer, effleurer ma tête et picoter ma langue. Lorsqu’il s’est enraciné, mon bouillonnement mental s’est apaisé. Elle s’est assurée que je ne parlerai pas à tort et à travers comme cela m’arrive souvent. Bien, bonne idée. J’étudie la structure du sort pendant que nous marchons : si je pouvais le lancer moi-même, je m’épargnerai bien des problèmes…

Absorbée par le sort, je percute brutalement Aleph qui s’est arrêtée et nous tombons dans la poussière du chemin. Je suis encore en train d’essayer de démêler mes jupons lorsque la raison de son arrêt apparaît, habillée d’armures de cuir menaçantes et armée d’acier, sur le dos d’une paire de chevaux.

– Qui êtes vous ?

Aleph prend le temps de se relever dignement, imperturbable malgré les sabots nerveux qui dansent à quelques pas et l’acier nu qui nous menace.

– Je me nomme Aleph, répond-elle enfin. Celle-ci, dit-elle avec une taloche derrière mon crâne, est mon apprentie.

– Que venez-vous faire sur ces terres ?

– Nous venons rendre visite à ma maîtresse, Dame Mabi.

Les deux gardes échangent un regard troublé.

– Ma foi, si elles veulent voir la Dame, fait le plus grand en haussant les épaules…

L’autre, venant se placer derrière nous, nous cornaque vers l’avant et ainsi escortées, nous arrivons à une grande demeure trapue et fortifiée. Laissant leurs chevaux dans la cour, les deux gardes nous guident dans une grande salle lumineuse qui me semble familière. Nous n’attendons guère avant d’être rejointes par un homme avenant et de belle prestance qui semble être le maître des lieux. Toujours sous l’influence pacifiante du sort d’Aleph, j’attends qu’il nous accueille mais il se contente de nous observer en silence.

L’attaque, lorsqu’elle se produit, me prend totalement au dépourvu. L’un des gardes se jette soudain sur moi, l’épée levée, aussitôt imité par le second qui m’attaque par derrière. Toutes les leçons d’Aleph se cristallisent et je laisse la terreur de la mort imminente m’envahir jusqu’à ce que mon esprit se disloque sous la pression. Un éclair et une bourrasque et je perçois soudain la scène par plus de paires d’yeux que je n’en possède habituellement.

L’épée levée du premier garde se fracasse bruyamment sur le bras d’argent du jeune guerrier qui est l’un de mes avatars. Un autre, la louve, a bondi à la gorge de l’autre garde et le tient en respect à terre. Une enfant se tient debout au milieu du tumulte soudain, parfaitement sereine cependant que la vouivre trépigne, impatiente de se dégourdir les ailes. Cela ne dure que le temps d’un clignement d’œil et nous la calmons d’une caresse mentale qui se veut promesse. Bientôt

Trois paires d’yeux se fixent vers notre hôte qui s’est tourné vers la porte par laquelle il est entré un peu plus tôt. Une vieille femme est là qui se meut douloureusement. Aleph lui adresse une révérence parfaite. Comment fait-elle pour réussir un mouvement aussi compliquée dans cette tenue et être plus gracieuse que jamais ? La vieille salue Aleph chaleureusement mais je reste sur mes gardes. Est-ce à elle que nous devons cet accueil peu conventionnel ? Lorsqu’enfin les deux femmes se tournent vers nous, leur regard est si critique que la louve ne peut retenir un hérissement silencieux.

– Est-elle totalement dissociée ?

– Non, il y a au moins une autre entité, peut-être plus.

– Quel est son degré de maîtrise ?

Aleph fait une moue dépitée.

– Assez moyen. J’ignore ce qui la bloque.

La vieille grogne.

– Voyons comment se passe la réintégration à présent.

La louve s’assied, langue pendante. Sa façon de narguer. Je n’obéis pas aux étrangers. L’air mi-amusée mi-exaspérée, Aleph nous fait signe. Nous rapprochons nos esprits, nous souvenant de l’unité, de l’étroitesse d’une seule peau, nous souvenant de… moi. Je me tiens là et je me souviens. Une main rapide dans mes cheveux pour m’assurer que je n’ai pas oublié les oreilles de la louve comme la dernière fois. Derrière moi, un cliquètement de métal me laisse impassible. Les gardes rectifient leurs tenues et tentent de masquer leurs bleus.

– Georges !

Le plus grand des gardes – le plus séduisant – se met au garde à vous.

– Vous préparerez deux chambres pour nos invitées.

– Oui Dame Mabi.

Georges me lorgne en douce d’un œil admiratif et je ne résiste pas à la tentation de lui faire un clin d’œil. Le sourire qui illumine son visage me récompense.

– Aleph venez, allons dans mon étude.

– Oui Dame Mabi.

Elle me fait signe. Alors que je m’apprête à la suivre, Georges me retient un instant et plante ses yeux clairs dans les miens.

– Magnifique dragon.

– C’est une vouivre, je suis surprise que vous soyez parvenu à l’apercevoir.

– Mes excuses Ma Dame, je ne l’ai vue qu’un instant. Peut-être aurais-je de nouveau l’occasion de l’admirer ?

Sa question me laisse sans voix mais son collègue me sauve de mon embarras par une bousculade moqueuse.

– Georges est amoureux du dragon !

Il s’éloigne avec un rire moqueur et Georges, écarlate, le suit.

– Georges !

Il s’arrête sans oser se tourner vers moi. Ma main sur son bras l’y oblige et comme il me regarde enfin, j’accepte d’un signe de tête, incapable de trouver les mots qu’il faudrait. Au loin retentit une chanson moqueuse sur Georges et son dragon.


Écrit le 07 décembre 2016 au Louvre. Comme la plupart des textes de cette période, j’ai eu du mal à finir. Et maintenant que c’est fait je ne sais pas comment j’aurais pu l’écrire autrement ni pourquoi ç’a été si dur…

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