Fragments d’un discours polyamoureux

Je n’ai pas l’habitude de critiquer vertement mais cet ouvrage est un tel abîme de nullité que je ne peux décemment pas vous encourager à le lire, fut-ce par mon silence. Je vous propose de commencer par lire ensemble la présentation de l’éditeur :

Comment déjouer les échecs de la vie conjugale ? Comment faire de la vie de couple une relation harmonieuse et durable ? Un témoignage qui propose une nouvelle façon de vivre les échanges amoureux.
Face à l’échec du mariage, il est temps de réfléchir à de nouvelles façons de vivre le couple.
En plein essor en France et en Europe, le polyamour peut être une solution.
Le polyamour n’est ni libertinage, ni aventure d’un soir : c’est l’art d’aimer plusieurs personnes à la fois, de manière libre, respectueuse et assumée.
Comment sait-on que l’on est polyamoureux ?
Quand et comment le devient-on ?
Comment fait-on pour gérer la jalousie entre les partenaires ?
Autant de questions que la sexologue Magali Croset-Calisto aborde à travers un témoignage de vie moderne et audacieux construit tant à partir de son vécu de femme que de son expertise en cabinet de consultations. Car quoi de mieux que l’expérience personnelle et l’approche professionnelle d’une sexologue pour évoquer en toute intimité les différents enjeux de l’amour et de la sexualité dans notre société ?

Ça, c’est ce qu’on essaie de nous vendre. Je l’ai lu tout en entier, avec beaucoup de difficulté et une impatience croissante. Voici donc point par point, dans l’ordre de présentation de l’éditeur, ce que j’en pense :

  • Comment déjouer les échecs de la vie conjugale ? Comment faire de la vie de couple une relation harmonieuse et durable ?
    Je ne me souviens pas que ces questions aient été abordées. Peut-être tout au plus une allusion au fait que la communication n’est pas inutile.
  • Un témoignage qui propose une nouvelle façon de vivre les échanges amoureux.
    Aaaah ! Le fameux Témoignage ! Ne le cherchez pas, il n’y est pas. Vous aurez droit à un émoustillant résumé d’une soirée SM avec un politique puissant (excusez le vilain jeu de mot, c’est irrésistible) et c’est à peu près tout. On ne saura ni comment se compose la vie polyamoureuse de l’auteur, ni comment elle s’organise, ni comment les personnes concernées le vivent. Enfin si, vous aurez un exposé détaillé sur le jaloux, pardon. En une phrase : un des amants de Madame devrait être son patient et elle brûle de nous en dire plus sur l’autre (non mais je ne peux pas, il est tellement connu…) et sans doute aussi de vivre avec lui au grand jour…
  • Face à l’échec du mariage, il est temps de réfléchir à de nouvelles façons de vivre le couple.
    Ca c’est cadeau. La réflexion sur le sujet est inexistante.
  • En plein essor en France et en Europe, le polyamour peut être une solution. Le polyamour n’est ni libertinage, ni aventure d’un soir : c’est l’art d’aimer plusieurs personnes à la fois, de manière libre, respectueuse et assumée.
    Là, je ne peux qu’être d’accord mais on aimerait lire une vraie réflexion sur la question. Je cherche encore.
  • Comment sait-on que l’on est polyamoureux ? Quand et comment le devient-on ? Comment fait-on pour gérer la jalousie entre les partenaires ?
    Pas de réflexion, aucune solution, tout au plus un « vécu de femme » : vous aurez tous les détails de comment l’un des amoureux de l’auteur était très très jaloux et pourquoi c’est bien la preuve qu’il aurait plus eu sa place dans son cabinet que dans son lit. A moins que ça ne soit là « l’expertise en cabinet » ?

Et je vais garder le dernier paragraphe pour plus tard. Alors me direz vous, s’il n’y a ni témoignage, ni réflexion dans ce livre, qu’y a-t-il ? Essentiellement du vent. Le livre a semble-t-il été construit comme un recueil d’article parus dans une revue, d’où le titre de fragments qui est approprié. Ces fragments ne sont guère que des miettes, dont chaque ferait une bonne introduction à un vrai livre. Mais une collection d’introductions laisse le lecteur sur sa faim. Quand à la référence ouverte à un titre plus célèbre, ce n’est que tentative de s’approprier les qualités de l’autre, tentative même pas voilée puisque nous avons dans le texte tout un paragraphe de dialogue entre l’auteur et son éditeur où ils se gargarisent sur la question. Le reste de l’ouvrage est à l’avenant, avec des citations latines non traduites dont on se demande si l’auteur elle-même les comprend. Plus de la moitié du livre contient des informations non pertinentes sur l’éditeur (qui est tellement impatient de lire le livre) ou une journaliste ayant interviewé l’auteur sur son livre. Le tout est entrecoupé de phrases alléchantes sur la vie polyamoureuse de l’auteur mais qui ne servent encore qu’à la glorifier à bon compte puisque non seulement on n’y apprend rien de concret mais encore en profite-t-elle dans un même mouvement pour écraser un ex amant qui l’a laissée tomber et se vanter de fréquenter un grand homme dont elle ne peut évidemment pas révéler l’identité.

Venons-en à la conclusion :

  • Autant de questions que la sexologue Magali Croset-Calisto aborde à travers un témoignage de vie moderne et audacieux construit tant à partir de son vécu de femme que de son expertise en cabinet de consultations. Car quoi de mieux que l’expérience personnelle et l’approche professionnelle d’une sexologue pour évoquer en toute intimité les différents enjeux de l’amour et de la sexualité dans notre société ?

Moderne et audacieux ! C’est une façon de voir, moi j’aurai dit creux et vantard. Je ne sais que penser du « vécu de femme ». Chez moi la découverte du polyamour s’est accompagnée d’une réflexion et d’un questionnement sur le genre qui fait que j’ai du mal à adhérer à l’idée de « vécu de femme » mais je suppose qu’on ne peut guère attendre autre chose d’une psychanalyste freudienne. Mieux : « l’expertise en cabinet de consultation », alors là, je ne sais pas qui a rédigé ça mais il a un certain culot ! Car l’experte, après nous avoir assuré qu’elle ne pouvait absolument pas nous parler de ses patients (on attend en effet d’un thérapeute le respect de la confidentialité médecin-patient), entrecoupe d’un seul coup le récit de remarques d’une pertinence renversante, où l’on apprend qu’un de ses patients anéjaculateur (ça ne s’invente pas) lui envoie des messages, demande un rendez-vous, qu’elle ne peut pas lui répondre, puisqu’elle est concentrée sur l’écriture de cette perle littéraire, puis que c’est la femme du patient qui utilise son téléphone… Je m’arrête là et je vous fait grâce des commentaires, ni flatteurs ni professionnels. J’espère seulement que le pauvre anéjaculateur n’a pas lu la prose de son médecin car il n’aura pu manquer de se reconnaître. Quand à nous pauvres lecteurs, on s’en bat les … bonbons de ces histoires de prise de rendez-vous par texto, de l’éditeur admiratif, de l’amant célèbre et de la journaliste.

Nous on voudrait en apprendre plus sur « les différents enjeux de l’amour et de la sexualité dans notre société » et sur le polyamour qui est là bien mal représenté. Vous ne trouverez que quelques lignes rapides sur les nuances du vocabulaire amoureux latin qui sentent le copier-coller Wikipedia. Malgré toutes les références flatteuses et auto-congratulations, la copie ne vaut pas son prix de vente. Quoi de mieux que la prose de Mme Croset-Calisto ? A peu près tout, vous l’aurez compris.

Enfin, c’est faire trop d’honneur à cette dame que d’écrire tant sur cet ouvrage qui ne mérite guère de faire le buzz, fut-ce en tant que pire livre de l’année.

Parlons donc un peu de ce qui se fait de mieux. Si je n’ai pas trouvé de livre excellent sur le sujet, il reste quand même de très bons ouvrages, à commencer par The Ethical Slut (la Salope Ethique) de Dossie Easton et Catherine A. Liszt qui reste la bible de référence. Pour des témoignages et des récits, les livres de Françoise Simpère sont aussi très bien. Je n’ai rien de trouvé de complet (français) ni de récent. Si vous avez, faites partager.

 

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