Aleph, Lothar

Aleph semblait glisser sur le sol irrégulier et son pas léger ne laissait pas d’empreinte. Brumeuse et incertaine, elle traversait la futaie sans déranger les branches ni froisser les feuilles. Auprès d’elle, je me faisais l’effet d’un sanglier grossier, ahanant et soufflant bruyamment, brisant les brindilles et peinant à suivre un rythme qu’elle tenait pourtant sans effort apparent. Je ne comprenais pas pourquoi elle acceptait ma présence mais je profitais de l’occasion inespérée sans poser de question de peur qu’elle ne change d’avis.

Elle avançait trop vite à travers la forêt, sans suivre les sentiers nombreux. Sans aucun repère dans cette région inconnue, j’étais complètement perdue mais malgré sa vitesse elle ne se laissait pas distancer. Bientôt nous atteignîmes une zone dévastée d’arbres déracinés, tous couchés dans la même direction. Elle s’arrêta brutalement et je faillis la percuter. J’avais tant de doutes sur sa substance que je regrettais presque de m’être arrêtée à temps.

Je profitais de la pause pour observer les environs. Les dégâts étaient massifs et récents, sans aucun doute dus à la tempête Lothar qui avait frappé l’Europe au tournant du millénaire. La fatigue me fit bailler. Lorsque je rouvris mes yeux, le paysage me parut comme voilé par une brume de chaleur. Je les frottais et la brume se dissipa, révélant une forêt intacte. Interloquée, je tournais sur moi-même. Aussitôt, la dévastation réapparu.
Aleph leva les mains et entama une danse complexe avec ses doigts, semblant tricoter des fils invisibles dans l’air vespéral. La forêt redevint intacte après un instant de flou. Cette fois je me tins coite. Le vent se leva, violent et rapide mais je ne sentais autour de moi que l’air moite de ce doux soir d’octobre. Émerveillée, je compris rapidement que le sort qu’Aleph tissait me permettais de voir ce qui c’était passé. La vision se déplaça, pris de la hauteur, assez pour qu’on distingue le chemin suivi par la tempête qui semblait prendre sa source quelque part au milieu de l’océan. La vision fit un zoom vertigineux sur cette zone, jusqu’à un petit voilier où se tenaient deux personnes. L’une d’elle était Aleph et je remarquais soudain les fils lumineux qui jaillissaient de ses doigts. L’autre lui ressemblait un peu mais semblait infiniment plus âgée. Elles étaient absorbées par le tissage scintillant et leur concentration crispée indiquait que quelque chose n’allait pas. Leurs doigts bougeaient à une vitesse inhumaine, s’entremêlant sans cesse, créant un filet magnifique qui semblait pourtant suinter de violence rageuse.

Ça devait être un sort facile, une simple brise dans les voiles. Nous étions en panne depuis des jours. J’avais déjà une bonne connaissance en magie climatique, je pensais que je maîtrisais le sort. Mais la magie a une vie, une volonté propre. On ne la maîtrise jamais. Au mieux on l’apprivoise mais elle peut redevenir sauvage sans avertissement, en particulier lorsqu’on manipule les éléments.

La voix ténue s’insinuait dans ma tête, teintée de regrets.

Samech a fait tout ce qu’elle a pu pour m’aider à limiter l’ampleur du sort mais il a finit par nous échapper totalement, donnant naissance à Lothar. Et créant les conditions pour la deuxième tempête qui a suivi, Martin.

Sur le voilier les deux silhouettes semblèrent tanguer, s’effondrèrent d’un coup et le vent gagna en force soudainement. La vue s’élargit à nouveau et je vis la tornade prendre forme et dévaster le continent. La vision tremblota et disparut, laissant place au présent, aux arbres couchés. Aleph tissait toujours un sort complexe dont je voyais à présent les fils. Au bout d’un moment, je parvins même à distinguer un motif, mais le sens m’en échappait. J’avais découvert la magie seule, la plupart du temps je ne comprenais guère qui se passait et mes doigts bougeaient seuls sans que ma volonté intervienne. Je commençais à réaliser que ce que je faisais était dangereux et que l’impression d’aisance que j’avais était celle d’un aveugle qui danse au bord d’un gouffre dont il ignore la présence. Aleph déploya le filet du sort qui vint se poser dans la végétation touchée par la tempête. On aurait dit qu’un ébéniste génial s’était amusé à incruster des entrelacs d’or ponctués de diamants sur les troncs, la mousse, les branches dénudées des arbres morts.

Elle se tourna vers moi.

– Tu as besoin d’une formation. Ta magie est sauvage, sans discipline. Vois ce que j’ai causé et j’étais déjà très compétente. J’ai appelé Samech, elle sera là bientôt. En attendant tu dois absolument cesser de pratiquer même le plus petit sort.

Elle se détourna et commença à s’éloigner.

– Je dois l’attendre ici ? Attends ! Où vas-tu ?

– Elle va venir. Moi je dois continuer à réparer ce que je peux.

Elle désigna les arbres derrière elle.

– Je ne peux pas annuler purement et simplement l’effet du sort, trop de gens en ont été témoins. Je peux seulement aider l’écosystème à s’adapter à la nouvelle configuration du sous-bois. Éviter que les arbres meurent et pourrissent car la forêt mettait trop de temps à se reconstituer. Le sort encourage la sève à circuler selon un nouveau schéma, d’ici quelques temps de nouvelles branches s’élèveront et formeront de nouveaux troncs.

Elle avait l’air triste et fatigué.

– Mais tu vas faire ça sur tout le trajet de Lothar ?

– Oui.

– Ça va prendre des années ! Des décennies même ! Pourquoi tu fais ça ?

– J’en suis responsable. Et c’est nécessaire.

Elle se détourna de nouveau et cette fois je ne la retins pas, la regardant se fondre dans la brume montante et disparaître, fantôme fumée. Je fus tentée de partir sans attendre mais je savais que je ne pourrais pas empêcher longtemps la magie de se manifester à travers moi et pour la première fois j’étais vraiment effrayée par ce pouvoir que je n’avais pas voulu et sur lequel je n’avais pas de prise. Et puis je ne savais pas où j’étais et la nuit tombait rapidement. Je m’avançais au milieu du sortilège, choisis un tronc confortable m’installais pour attendre Samech, fortifiant ma résolution de ne jamais plus me laisser utiliser par ma magie. Je me mis à étudier attentivement le réseau du sort autour de moi. Je parvins à une transe hallucinée dont Samech me tira aux premières lueurs de l’aurore. Ainsi commença mon apprentissage.

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Écrit avec ❤Em, lors d’une promenade en vallée de Chevreuse

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