Le secret d’en haut

This entry is part 1 of 2 in the series Les secrets

– Psst ! Oméros !
– Mmm ?
– Réveille-toi fainéant !
– Fainéant ? Ha ha ! Que veux-tu que je fasse d’autre que dormir, crois-tu encore que je puisse bouger, arpenter la terre et le ciel comme toi ?
– Arrête de grogner, j’ai des nouvelles !

Mais le faune n’allait pas se laisser arrêter si facilement. Il n’avait pas souvent l’occasion d’avoir un public et il n’allait certainement pas s’interrompre au beau milieu d’une scène qui promettait de belles envolées lyriques. Sa voix prit de l’ampleur, provoquant l’envol d’un moineau tout proche.
– Comment oses-tu ? Toi que les dieux ont doté d’ailes, toi qu’ils ont chargé de porter sans relâche leurs messages, de l’Orient au Ponant et du Midi au Septentrion ! Tu passes tes journées à découvrir les merveilles de la Terre, à accomplir œuvre utile au service des dieux !
Sa voix monta d’un octave. Hermès qui avait l’habitude de ses diatribes grimaça et se boucha les oreilles. Oméros eut un demi sourire satisfait et poursuivit son discours, qu’il peaufinait depuis la dernière visite d’Hermès.
Il était de fait immobilisé, n’étant guère plus qu’une tête de pierre sur un piédestal. Il faisait mine seulement d’en être malheureux, s’étant depuis longtemps accommodé de son sort.
Les oiseaux – et occasionnellement Hermès – lui portaient des nouvelles, lui disant tout ce qu’il souhaitait savoir. Il se délectait en vérité de pouvoir consacrer tout son temps à penser. Et parfois à conseiller une jeune oiselle pour sa première ponte – mais il ne l’aurait jamais admis devant Hermès.

Ce dernier en avait assez. Il devait admettre que son ami renouvelait habilement son discours, ne répétant que rarement ses insultes élaborées. Mais il aurait parié qu’on pouvait maintenant l’entendre à l’autre bout de la forêt ! Attrapant le linge drapé sur le piédestal, il l’enroula prestement autour de sa main et bâillonna le satyre de pierre. Oméros tenta de mordre, se tortilla vainement, hurla plus fort mais Hermès avait l’habitude de ses simagrées et attendit seulement qu’Oméros se calme, ce qui se produisit de façon suspicieusement rapide. Il ôta sa main précautionneusement. Oméros fit travailler sa mâchoire, avala sa salive, inspira l’air frais dans des poumons imaginaires et reprit à volume égal là où il avait été interrompu en ajoutant des variations sur le thème de l’indignité qu’il y a à s’en prendre à un infirme. Son air grandiloquent cachait mal sa satisfaction. Hermès commit l’erreur d’essayer de se boucher les oreilles alors qu’il avait encore le linge sur la main et eut un sursaut de dégoût au contact de la salive. Il se hâta de renfourner l’objet dans la bouche grande ouverte. Oméros s’étouffa d’indignation.

– Vas-tu te taire, fit Hermès exaspéré ! Si tu continues je te laisse comme ça et m’en vais ! On verra si tes oisillons arrivent à te libérer !

Oméros eut une moue d’acquiescement dégoûté.

– Ne te remets pas à hurler, prévint Hermès!

Oméros leva les yeux au ciel, les roula de côté et les ferma pour marquer son accord. Hermès retira le bâillon. Oméros reprit sa diatribe en grommelant sotto vocce, refusant de regarder Hermès dans les yeux. Amusé, celui-ci le laissa faire et entreprit d’ôter le lierre qui grimpait bêtement sur le piédestal. Oméros l’agaçait parfois prodigieusement mais c’était une oreille infatigable et il était de bon conseil – enfin surtout pour les oiselles – et il ne voulait pas le voir disparaître sous la végétation.

Oméros finir par se lasser et sa voix s’éteignit peu à peu, en vagues douces, comme la brise dans les frondaisons. Hermès s’étira et s’étendit au sol, dos au faune, sur un tapis de mousse et feignit de s’endormir. Oméros se tut. Grogna une invective. Se tut. Céda enfin.

– Très bien ! Très bien ! Qu’es-tu venu me dire ?

Hermès fit la sourde oreille.

– Hermès ? … Hermès ! Réveille-toi paresseux ! Tu es venu me déranger dans ma sieste et tu oses m’ignorer !
Oméros menaçait de repartir de plus belle aussi Hermès se retourna langoureusement et agita le chiffon sous le nez du satyre qui aurait pâli puis rougi s’il l’avait pu.

– Ais-je enfin toute ton attention ?
– Oui, oui ! Qu’as-tu à dire qu’on en finisse !?

Hermès, soudain sérieux, s’assit.

– C’est à propos de cette petite, tu sais ? Symélia.
– Hu ?
– Ça fait des semaines qu’elle me regarde en minaudant chaque fois que je passe prendre les messages de Vénus, elle me rend fou ! Chaque fois que j’essaie de lui parler elle s’enfuit en courant dans les jupes de ses sœurs, je ne sait plus quoi faire !
– Reprends donc au commencement, à quel moment l’as-tu remarquée ?
Hermès se lança dans un récit confus, s’embrouilla dans sa chronologie, reprit du début. Oméros, patient, lui extirpa un à un les détails de son idylle naissante. Il lui donna quelques conseils judicieux et Hermès fit semblant d’ignorer les fois où son ami confondit “vêtement” et “plumage” et repartit plein d’espoir.

Il revint quelques jours plus tard. Oméros, prévenu par un geai serviable, l’attendait en feignant de ronfler. Hermès ne s’y laissa pas prendre et le coupa cavalièrement quand il tenta mollement de lancer ses insultes habituelles. Oméros ronchonna pour la forme mais il était impatient de connaître le résultat de l’entreprise de son ami. Hermès se pencha à son oreille nonchalamment et murmura longuement, arrachant parfois un rire égrillard au faune…

La suite reste à écrire, au Louvre, devant le “Premier secret à Vénus”…


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Dessin au bic de Saba-chan

Le Premier Secret

Atelier des Musées avec Marylou et ❤Saba-chan (l’artiste c’est lui !) à Orsay ! 

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